13 sept

« VIVRE LA COMPETITION »

CHRONIQUE 3La saison lndyCar est terminée. Ma première au sein du team Penske, et elle fut bien plus Intéressante que je ne l’avais Imaginée.  J’en tire de nombreux enseignements positifs malgré des résultats que l’on peut qualifier de décevants.  La course auto est une leçon de la vie où l’on progresse toujours plus dans la difficulté. Paris ne s’est pas fait en un jour, tout comme l’empire que s’est construit Roger Penske.

Nous avons excellé dans l’exercice des qualifications avec 14 entrées dans le Fast 6 (la Q3. Ndlr) sur 16 possibles. Nous avons mené et animé toutes les courses s’étant déroulées sur les superspeedways : Indianapolis, Texas, Fontana, et Pocono. J’ai franchi un palier considérable sur ovale, ce qui est primordial pour le futur et la course au titre. J’ai pris ma 1ère pôle sur ovale à Fontana ! Dorénavant, je peux gagner sur tous les types de tracés. Durant toute la saison, l’équipe de la n°22 a appris à se connaître et l’ambiance y est fantastique. Nous avons beaucoup progressé à tous niveaux, Le potentiel est exceptionnel pour le futur.

Sur les circuits en ville, nous avons mis le doigt sur ce qui me convient, afin que je puisse tirer la quintessence de ma monoplace. Idem sur les routiers où nous avons été très performants. Évidemment, nous devons progresser sur d’autres points afin de décrocher les résultats que l’on mérite. J’ai souvent vécu, durant ma carrière, des années comme celle-ci. Des années où rien ne fonctionne et où l’adversité peut être cruelle et difficile. Mais j’ai toujours cru, grâce notamment au soutien de ma famille et de mes amis que ces moments étaient des signes annonciateurs d’un futur brillant tant que je me donnerais les moyens de réussir. Je me souviens notamment de 2005, saison durant laquelle j’avais beaucoup souffert en FR 3.5 Series. J’avais ensuite pris la décision de m’exiler aux Etats-Unis où j’ai remporté en 2006 le Championnat ChampCar Atlantic (antichambre du Champ Car. Ndlr).

Je me projette déjà en 2016 ! J’ai hâte de démarrer les essais de préparation, et ce dès le 22 – peut-être un signe? – septembre. A cette occasion il y a encore beaucoup à comprendre sur le kit aérodynamique Chevrolet. Pour m’aider à bien l’exploiter, Ben (Bretzman, son ingénieur. Ndlr) et moi avons quelques idées que nous sommes impatients de tester. Durant l’hiver, je vais continuer à améliorer encore la complicité me liant à mes mécanos, ingénieurs et stratèges. J’aime assez cette période durant laquelle nous pouvons tout passer en revue et optimiser chaque détail. J’ai eu besoin de trois saisons chez Schmidt Peterson Motorsports pour y parvenir. Là, j’ai le sentiment d’être en avance, raison pour laquelle cette saison comporte aussi des points positifs à mes yeux.

2015 restera, en revanche, une année bien triste pour le sport automobile. Nous avons perdu deux hommes incroyables : Jules Bianchi et Justin Wilson. Justin était un pilote très respecté et respectueux, père de famille, d’une gentillesse rare pour un pilote et dénué d’ego mal placé. J’étais assez proche de Justin car nous représentons l’association des pilotes avec Tony Kanaan et James Hinchcliffe et le sujet le plus fréquent est évidemment la sécurité.

04CJ0897ALe retour de Pocono (en Pennsylvanie, où le Britannique a eu son accident. Ndlr) fut très dur. Nous savions Justin gravement blessé. Mon père était en visite pour ses vacances. Il n’aime pas les ovales pour le danger qu’ils représentent. Encore une fois, il avait raison … Si j’ai pris le temps d’écrire ce que j’ai ressenti cette semaine-là, c’est qu’il n’est pas si simple de comprendre de l’extérieur ce qui se passe dans la tête d’un pilote. Sur ovale, lorsqu’ un accident se produit, nous pouvons voir si le pilote sort rapidement ou non de sa monoplace et constater si tout va bien. Malheureusement, j’ai vite vu que ce n’était pas le cas pour Justin. Alors, j’ai aussitôt pensé à son dos, déjà blessé dans le passé, avant que je le remplace à Mid-Ohio en 2011. Au passage suivant, j’ai vu les médecins regroupés autour de sa voiture et j’ai compris que c’était sérieux. J’ai hésité à demander par radio ce qu’il se passait. C’est précisément dans ce type de situation que les choses peuvent devenir différentes pour un pilote. Mon hésitation était une façon de me protéger. Sinon, comment poursuivre la course et garder le pied sur l’accélérateur à 380 km/h, sachant qu’un ami venait d’être  grièvement blessé ? Kyle Moyer (directeur de la compétition chez Penske. Ndlr) m’a alors annoncé que Justin était touché à la tête, sûrement gravement. J’ai entendu ses mots sans, inconsciemment, vraiment les enregistrer…

Je pilote en course depuis l’âge de 9 ans, cela fait 22 ans et nous sommes éduqués mentalement à lutter contre et contrôler nos émotions au volant, sinon nous serions des chevaux de course incontrôlables. C’est un exercice que nous travaillons tous inconsciemment depuis tout petit. Lorsque la course de Pocono a repris ses droits, je n’ai pas ressenti la moindre hésitation pour repasser à fond dans ce virage  et  avec comme seul désir de doubler l’adversaire me précédant.

Nous avons terminé septième alors que nous avions mené la majeure partie de la course. En sortant de ma voiture, l’adrénaline produite par les vitesses de 380 kmlh atteintes pendant 500 miles était encore omniprésente. Je repassais la course dans ma tête et ma frustration était vive concernant certains événements. Ce n’est qu’après être redescendu légèrement de mon monde que j’ai compris, grâce à Hailey, ma petite amie, qui me glissait avant les demandes médiatiques que Justin était dans un état grave. J’étais parvenu à faire totalement abstraction de cet aspect si difficile et cruel de notre sport et cela me mettait terriblement mal à l’aise par rapport à ce qui venait d’arriver à Justin.

Lorsque nous montons dans nos Indycar, nous savons tous que ça peut être la dernière fois que l’on voit nos proches, mais lorsque c’est la réalité c’est une autre histoire.

Ensuite la douleur est là, c’est la réalité et il faut savoir vivre avec. Très honnêtement,  je pense que c’est beaucoup plus dur pour l’entourage que pour nous. En tant que pilote, nous nous sentons en contrôle et malgré les risques nous ne pouvons pas nous passer de ce que représente la compétition, le pilotage d’une voiture d’un tel niveau à de telles vitesses. Un pilote n’abandonne pas, s’il y pense alors il faut arrêter. La plus grande difficulté, c’est finalement d’en parler. D’appeler ses parents, le lundi, pour leur expliquer qu’un ami est décédé au volant… et qu’il était, à ce moment-là, juste derrière soi sur la piste.

Comment ne pas être mal à l’aise et  insensible aux messages de ma famille et de mes amis, qui malgré mon départ de France, il y a dix ans maintenant, sont toujours présents pour moi. Comment dormir tranquille lorsque ma compagne pleure la perte d’un ami, tout en sachant que je serai, moi-même par choix de nouveau au départ d’une course quelques jours plus tard ? Le conflit personnel interne est évidemment délicat.

JDC_SONOMA-15-0504-ALa semaine entre Pocono et Sonoma fut très lourde. Et finalement, l’instant libérateur fut d’enclencher  mon moteur  à nouveau le vendredi lors des premiers essais libres. Un hurlement déchirant un silence pesant, faisant vibrer mon corps et me hérissant les poils. En hommage à Justin, j’ai décidé de courir avec un casque noir. Malgré une immense tristesse, je n’aurais voulu être à aucun autre endroit au monde que dans ma monoplace en ce vendredi matin à Sonoma. En début de séance, je suis persuadé que Justin nous a fait un clin d’œil lorsque, dès le premier tour, le drapeau rouge a été brandi après que le moteur de la Dallara n°25, la sienne, se soit tu en haut du virage 1. Séance interrompue, j’ai vu la n°25 descendre la pitlane, V6 éteint passant le long de chaque Indycar alors alignée aux stands avec Oriol Servia, son remplaçant, à son volant. Comme si Justin avait souhaité nous saluer en passant à côté de nous en un souffle magnifique de frottement mécanique.

J’en ai encore des frissons…

Bon vent à toi Justin.

Simon

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